Le misanthrope ou l’amour des mots
© Jean-Louis Fernandez
Dans Le misanthrope mis en scène par Alain Françon, Alceste qui honnit le genre humain a néanmoins un objet d’amour et de respect constant : la langue. Gilles Privat, qui incarne cette figure, fait entendre magnifiquement le texte de Molière avec toute son incomparable justesse, saveur et complexité. La précision des mots y est un art à lui seul.
Le comédien central donne admirablement sens aux alexandrins dont la musicalité et la cadence parfaitement réglées sont un chef d’œuvre. On découvre et redécouvre ce flot du verbe qui porte l’harmonie du fond et de la forme à un sommet. L’acuité du propos et son agencement faisant merveille, la langue prend une tournure qui mêle l’exactitude au rythme. Gilles Privat a la part belle et il y excelle. L’équipe qui l’entoure partage tout autant ce talent de faire résonner une pensée et des choix de vie intelligemment soutenus, notamment Pierre-François Garel dans le rôle de Philinthe. Tous, Célimène, son amant, ses soupirants et ses amies, conversent ainsi en escrimeurs de grande qualité. Car c’est bien de combat dont il s’agit, malgré la retenue physique et l’élégance des uns et des autres.

© Jean-Louis Fernandez
Alceste défend les qualités de franchise et d’honnêteté à l’extrême, Philinte prône la nécesssité de ne pas se mettre à dos ceux que l’on n’estime guère, les petits marquis déroulent la volonté de séduire jusqu’au ridicule mais ils savent que le ridicule ne tue pas, tandis que Célimène qui brandit ses vingt ans avec une inégalable coquetterie use de ses charmes à tout instant et envers chacun, certaine que les atouts physiques font oublier les défauts d’un autre registre. Stratagème valable que connait son amie Arsinoé, ici Dominique Valadié d’une grande sincèrité, mais dont la pratique ne dure qu’un temps. A fleuret moucheté, les uns et les autres piquent et touchent mais ne désarment pas.
L’escrime est un sport noble et Alain Françon a placé son misanthrope dans une antichambre à bancs de velours qui pourrait être celle d’un ministère actuel. Vêtus de costumes des années cinquante ou soixante, les acteurs sont des représentants du pouvoir, sans la moindre intrusion d’une autre catégorie sociale. Le plateau est quasiment vide, le fond de scène est un vague paysage enneigé, les sphères des dominants sont donc ici peu ostentatoires. Ce choix laisse toute la place aux arguments intellectuels ou moraux de chacun. Mais les corps sont quasiment imprégnés du paysage de fond, ils restent froids. Cet axe voulu par le metteur en scène souligne certes la maîtrise des discours des gens de pouvoir, cependant l’absence de démonstration quant aux troubles de la chair peut être ressentie comme un manque. La silhouette de Célimène est parfaite, le charme d’Eliante est exquis, Philinte est fort séduisant, et l’on pourrait continuer. Alceste a jeté son dévolu sur une beauté dont il pourrait être au moins le père, il risque un procès qui peut lui coûter sa fortune et il voudrait que pour sa probité exemplaire elle le suive à l’écart du monde quand tant de jeunes hommes bien faits lui tournent autour ? « La parfaite raison fuit toute extrémité » nous dit Molière à travers Philinte et l’on se délecte de ce conseil.
Emilie Darlier-Bournat
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