“Femmes persanes” : Zingaro célèbre la gloire de la femme puissante
Pour son troisième “Cabaret de l’exil”, le cavalier Bartabas s’est penché sur la puissance des femmes poètes et guerrières, les Persanes et les Scythes combattant à cheval et partageant le pouvoir avec les hommes. Après le Cabaret Yiddish et celui des Irlandais en exil, voici un sublime, pictural et musical hommage aux femmes iraniennes et afghanes dont la voix muselée par le pouvoir irradie ici de mille feux grâce à des artistes aux multiples talents. Un total émerveillement à savourer à tout âge.
Gloire à la femme-monde
Bartabas et ses cavaliers, ses cavalières et ses écuyères, avec ses trente années de créations à travers le monde, avec ses chevaux et ses ânes, ses paons et ses oies, ses musiciennes et ses danseuses, vous proposent leur dernière création. Au nord de Paris, à Aubervilliers dans un royal chapiteau, prenez place autour d’une piste circulaire, entourée de petites bougies dont la lumière chaude vacille dans le noir de la circonférence. Ça sent bon le thé chaud et les gâteaux. Jeunes et vieux, parents et enfants bruissent de désir et de plaisir, car ils ont quitté le bruit angoissant du monde et de la grande ville pour deux petites heures d’éternité et d’art. La piste est recouverte d’eau rouge, une Mer Rouge de sang et de vie comme un miroir de nos vies, que vont chevaucher des écuyères, des poétesses et des danseuses, avec un corps jaillissant d’énergie. Pour l’heure, dans le silence strident qui précède l’événement, un âne vêtu de lin blanc lentement traverse cette mer écarlate, au centre de laquelle une petite chaise d’écolier tend les bras à une toute jeune cavalière.
Des images déchirantes de beauté
Puis un duo de femmes voilées, le corps serti de robes aux couleurs chaudes, s’élance en s’agrippant l’un à l’autre, corps sucrés aux formes douces qui maternent le cheval en même temps que l’air qu’elles fendent, comme éprises de liberté et d’amour. Les lumières brûlantes, roses et rouges balaient le chapiteau qui nous tend le miroir d’une époque antique où les femmes, au temps des Scythes, partageaient le pouvoir avec les hommes dans un matriarcat rêvé. Il fut un temps, nous raconte Bartabas, où “la femme s’avançait debout sur sa monture pour éprouver la beauté du monde et clamer les joies de la passion amoureuse”. “Je suis femme, Je suis monde, Et sur mes lèvres passe Le chant de l’aube blanche” écrivent Sedâ Soltâni et Zahrâ Moussavi dans Le cri des femmes afghanes (éd. Doucey). Dans ce spectacle unique, l’énergie vitale des femmes, leur puissance organique, se manifestent par la beauté des cavaleries éblouissantes ou des artistes au corps nerveux, athlétique ou gracieux, enrobé ou filiforme, qui se dressent, voltigent comme des guerrières, sabre au poing, cheveux au vent, le regard fier et le menton tendu. Amazones folles qui strient électriquement l’espace et se retrouvent par une double voltige sur le siège d’un spectateur !
La musique ensorcelante
Du côté de l’orchestre, quatre musiciennes et chanteuses nous ensorcellent de leur savantes et périlleuses mélopées orientales, de leurs voix suaves. Elles sont toutes les quatre assises en tailleur sur des tapis persans, ce sont des magiciennes. De l’autre côté, Catherine Pavet est la femme-orchestre qui invente son théâtre de sons, percussions et machine à eau, bruitages divers et pulsations organiques immergeant le spectateur dans un univers onirique. Autre femme puissante, Eva Swarcer se contorsionne et tournoie, suspendue à une corde par la torsade serrée de ses cheveux, derviche tourneur en transe qui place le spectateur hors de lui-même. Soudain, un caravansérail d’hommes enturbannés, à la mine triste et renfermée, portant l’ironie d’un numéro de compétition dans le dos pour une course lente sur un âne. Sur leur dos, des livres, des tableaux noirs, des tissus ou du bricolage, un grenier entier ou les stigmates d’une éducation confisquée pour les filles en Afghanistan, l’obligation du voile en Iran, triste victoire d’hommes tristes et misérablement ridicules. On rit jaune, car Bartabas sait casser le drame et le sérieux du combat des femmes et celui du courage, de la beauté et de la bravoure par l’ironie d’un humour caustique, franchement décalé. Les images se succèdent lentement, dans une somptueuse mélancolie et une paix terriblement apaisante. Quel bonheur, quelle beauté que ce spectacle hors du temps mais tellement nécessaire.
Hélène Kuttner
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