“Didon et Enée”, passion aquatique signée Blanca Li
© Laurent Philippe
La nouvelle patronne de La Villette nous offre sa dernière création, un ballet avec dix danseurs qui évoluent sur la musique de « Didon et Enée », l’unique et splendide opéra d’Henry Purcell. Un corps à corps magnifique avec la musique et les émotions qu’elle dégage et qui irradie le corps des danseurs sur un plateau noir aquatique.
Dire l’indicible des corps

© Laurent Philippe
En 2023, Blanca Li chorégraphiait l’opéra de Purcell que le chef d’orchestre William Christie dirigeait avec son ensemble des Arts Florissants. En moins d’une heure de musique, cet opéra unique du compositeur concentre à lui seul une histoire d’amour passionnelle, le burlesque de la comédie et la tragédie de la mort finale de Didon. La partition est d’une sublime beauté, au baroque assumé, avec ses variations tonales et son rythme, alternant les ensembles et les solos. L’histoire est celle d’un amour malheureux entre Didon, reine de Carthage et d’Enée, un prince troyen. C’est naturellement l’intervention d’une sorcière qui sépare les deux amants, condamnant Didon à souffrir éternellement et à se donner la mort. C’est pour dire « l’indicible des corps » que Blanca Li a réuni dix interprètes, dont six danseurs qui travaillent avec elle depuis longtemps. Ces jeunes danseurs, cinq filles et cinq garçons, nous font traverser et ressentir, grâce aux mouvements ondulatoires ou brisés, glissés ou syncopés, tout le spectre des émotions qui vont de l’amour passion au désespoir, du bonheur intense à la détresse la plus dévastatrice.
Un plateau mouillé

© Laurent Philippe
Aucun décor dans cette scénographie à la sobriété qui ne laisse la place qu’aux pulsions du coeur et de l’âme. Le plateau noir est sculpté par un sublime jeu de lumières de Pascal Laajili, qui enveloppent littéralement les corps de clair obscur, fait miroiter le plateau recouvert d’eau à la manière d’une vague ondulante, onde mythologique qui déploie le mouvement aquatique dans toutes ses histoires. Ce jeu avec l’eau rend souvent acrobatique les postures des danseurs, qui glissent tel des poissons sur le sol, épuisent leur énergie vitale à freiner et à utiliser la matière liquide pour mieux exprimer leurs sentiments. Certains tableaux sont de toute beauté, corps enchevêtrés et arc-boutés comme des rameurs, noués ensemble à la manière d’une corde, ou dans des solos où alternent de la break-danse, du hip hop ou une langueur gestuelle qui rappelle étrangement les ballets de Pina Bausch.
Danseurs acteurs

© Laurent Paillier
Dans cette création qui célèbre le mouvement en le théâtralisant au maximum, chacun des interprètes incarne très singulièrement un état émotionnel. La mythologie de ces passions amoureuses, contrariées par les Dieux ou les sorcières, prend ici un tour étonnamment contemporain qui séduit le jeune public avec une danse variée, ludique, et très accessible. Et ils sont tous formidables, ces jeunes interprètes pleinement investis, engagés avec une belle sincérité dans un personnage prototype porteur d’affects éternels, palpitant de tensions et d’humeurs contrastées. De la sensualité, le spectacle en est rempli, comme dans ces moments de fusion organique ou la Salsa s’invite librement, créant des moments de surprise. Et nous public sommes emportés par ce flot opératique, ces voix célestes et ces danseurs inspirés qui nous embarquent, au sens propre car nous sommes en mer, dans un fabuleux et mythique voyage.
Hélène Kuttner
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