N. Dessay : “J’ai toujours voulu être comédienne”
N. Dessay : “J’ai toujours voulu être comédienne” |
Dans Und, la cantatrice actrice est éblouissante. Pour sa première expérience au théâtre, celle qui choisit de s’exprimer aujourd’hui par des mots fait preuve d’un engagement total et d’un don d’elle-même impressionnant. Interview d’une grande artiste qui réussit à lier la sensibilité à l’intelligence. Comment avez-vous réussi à vous emparer de ce monologue d’Howard Barker, qui est un texte complexe avec beaucoup de ruptures et de digressions ? C’est Jacques Vincey qui me l’a proposé mais il faut savoir que le travail a été long. Nous avons travaillé durant un an à raison de deux à trois jours tous les deux mois, plus trois semaines de répétition. Il fallait déjà apprendre le texte, l’ingurgiter ! J’y allais par cinq pages à la fois, et à chaque fois que je le voyais, je rajoutais cinq pages. Une fois seulement je n’y suis pas arrivée en raison de toutes mes activités par ailleurs, les concerts et l’émission quotidienne sur France Inter. Vous continuez donc à chanter ? Oui, en concert. Il y a eu les chansons de Michel Legrand, les récitals, les enregistrements avec Philippe Cassard, j’ai beaucoup de métiers à la fois ! Comment faites-vous pour mener tout de front ? On travaille la nuit ! On se réveille tôt le matin ! Parce que ce genre de texte exige un investissement énorme. Vous n’avez pas eu peur de vous affronter à une telle difficulté ? Pas plus que pour d’autres projets, car j’ai peur de tout. Alors je me dis, il faut y aller ! Tu n’as pas le choix ! Ce texte, je l’ai lu, je l’ai aimé, même si je n’ai pas tout compris. Aujourd’hui, je ne le comprends pas plus mais j’ai ma petite idée dessus. C’est davantage un texte qui s’éprouve, plus qu’il ne se comprend. Et c’est en cela qu’il me plaît. Finalement, c’est très ouvert. Chacun peut s’identifier, se raconter sa propre histoire, il y a beaucoup de place pour le spectateur et l’imaginaire de chacun. Avec le metteur en scène, on fait une proposition, on indique un chemin qui est comme un GR. Il y en a plusieurs. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce texte ? C’est la rencontre avec Jacques Vincey. J’avais vu ses spectacles et c’est Marilu Marini, une grande actrice, qui nous a présentés. J’y allais les yeux fermés. Je n’aurais jamais pu me lancer dans ce projet sans connaître le travail du metteur en scène. Qui est le personnage féminin que vous interprétez ? Chacun de nous, une femme mais cela pourrait être un homme. Elle attend un homme, mais qui est-il vraiment ? Un amoureux, un ennemi, la mort ? Cette femme, c’est moi, c’est nous. Cette femme a peur de l’inéluctable. Elle est quand même dans une situation de catastrophe ? Mais nous sommes dans une situation de catastrophe ! Puisque nous allons tous mourir. Bien sûr qu’elle fait allusion à la Deuxième Guerre mondiale, à la Shoah. Mais on va dire que, depuis cet événement, rien ne peut plus être pareil. Pour ce premier projet théâtral, vous prenez beaucoup de risques ! Oui, je me suis déjà trompée dans le texte, j’ai oublié des lignes. Mais je me rattrape ! Il n’y a pas la musique pour nous contraindre. J’ai la maîtrise du temps, j’écris moi-même la partition. C’est cela qui est formidable. On a une liberté énorme ! Je découvre aujourd’hui ce qu’est la liberté. Ce n’est pas qu’à l’opéra je n’avais pas de liberté, j’ai adoré la “cage dorée de l’opéra”. Mais je préfère celle-là. Définitivement ? Oh oui ! Mais vous savez, j’ai toujours voulu être comédienne. C’était le but de ma vie. Quand j’ai commencé à faire de l’opéra, c’était avant tout pour jouer. Pas pour chanter. Pourtant vous aviez une voix sublime à l’opéra ? Oui, une voix sublime mais qui me contraignait. Ce qui n’est pas le cas au théâtre. Au théâtre, je peux tout jouer. C’est pour cela que vous avez décidé d’arrêter l’opéra ? J’ai décidé d’arrêter car j’avais déjà interprété tous les rôles qui correspondent à ma voix, les soubrettes, les courtisanes, les jeunes premières. Je m’ennuyais, j’avais envie d’autre chose. Aujourd’hui, je suis soulagée. Je suis très heureuse d’être passée à autre chose. Vous étiez malheureuse à l’opéra ces dernières années ? Oui. Je souffrais beaucoup. Quand on souffre plus que l’on a de plaisir, il faut passer à autre chose. J’ai eu quelques mauvaises expériences ces dernières années et je n’ai plus eu envie. J’ai eu envie qu’on me choisisse. Ce n’est pas le cas à l’opéra, vous n’êtes pas choisi par le metteur en scène mais par le directeur d’opéra qui ne parle pas avec vous. Au théâtre, on vous choisit parce qu’on vous désire. Aujourd’hui, j’ai envie de rencontrer des gens. Je suis une matière vivante avec laquelle les metteurs en scène peuvent travailler comme ils le souhaitent. Je n’ai aucune idée, aucun concept à apporter à l’auteur. Mes idées ne m’intéressent pas, je ne m’intéresse pas. Sinon, j’écrirais moi-même. Or, j’ai envie de me mettre à la disposition avec ce que je suis et porter toujours plus haut les choses. Visiblement, pour l’instant, le public vous suit car vous êtes très applaudie ! Oui, et je suis agréablement surprise car je redoutais que le public ne parte ou s’endorme ! À partir de cette traduction de Vanasay Khamphommala, nous créons le texte en français dans un dispositif scénique tout à fait fantastique et pourtant simpliste avec ces blocs de glace qui fondent progressivement. Il pleut autour d’elle et cette femme continue de parler, coincée sur un tabouret dissimulé sous sa robe. elle nous dit l’angoisse, la solitude, le manque, la panique… C’est drôle et c’est tragique. C’est génial ! Je me demande de quoi sera faite ma deuxième expérience théâtrale, ce que je vis actuellement est tellement fort ! Hélène Kuttner À découvrir sur Artistik Rezo : [Photos © Emi ; © Simon Fowler et © Christophe Raynaud De Lage] |
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