Emmanuel Mouret – L’Art d’aimer
On l’oublie souvent, mais Robert Guédiguian, qui enchante les écrans actuellement avec Les Neiges du Kilimandjaro (son nouveau « conte de l’Estaque »), n’est pas le seul Marseillais du cinéma hexagonal, même s’il en est le plus manifeste. Emmanuel Mouret, chantre du cinéma d’auteur fantaisiste, est lui aussi un natif de la cité phocéenne – il y vit encore – quand bien même nulle trace, pour l’heure, de cette géographie intime n’affleure dans ses fables ludiques et sentimentales.
Une certaine solarité dans ses dialogues, une inclination pour le jeu des couleurs dans ses décors, un goût évident pour le mouvement et la légèreté : voilà qui suffit, en tout cas, pour que Cinémed, le dynamique festival du cinéma méditerranéen de Montpellier, l’invite chaque automne ou quasiment, tel l’enfant prodigue (et voisin). D’autant plus cette année que son nouvel ouvrage – L’Art d’Aimer — a eu la riche idée d’emprunter son titre à l’un des plus fameux recueils d’Ovide, poète latin s’il en est !
C’est là, de fait, dans ce bassin sudiste et bouillonnant, après un accueil public vibrant, que l’habile Mouret s’est prêté au petit jeu de nos questions/réponses, brodant non sans humour sur les flux et reflux des sentiments. Tout un art, en effet !
L’art de titrer
« Au départ de ce film, j’avais envie de rassembler plusieurs histoires, certaines que j’avais écrites récemment, d’autres plus anciennes. Je voulais un film dense, rapide, qui joue avec le spectateur. Mais il y avait toujours quelque chose qui m’empêchait, qui n’arrivait pas à me persuader. Le titre d’Ovide, qui est une référence incontournable dans les manuels de conseils amoureux, a permis l’unité ».
L’art de raconter
« Je ne voulais pas faire un film à sketchs, mon idée étant d’entremêler ces histoires en toute liberté, mais avec une progression quand même, une tension. Et, en même temps, je ne voulais pas d’un film « chorale » non plus, où tout se recoupe ! Bref, c’était une structure sur laquelle je n’avais pas de modèle… Cela dit, après coup, je me dis que cette structure, inédite, me plaît ! C’est inspirant ! D’ailleurs, je prends des notes à nouveau, cela m’a donné des idées… ».
L’art d’interpréter
« Je m’efforce, quand j’écris, de ne penser à aucun acteur. Car le choix des comédiens, cela change la nature du film. Et puis, c’est toujours une question de hasard, de timing, de disponibilité… Pour ce film-là, j’avais très envie, néanmoins, de retravailler avec Frédérique Bel, Judith Godrèche et Ariane Ascaride. Quant aux nouveaux venus, François Cluzet, Julie, Gaspard et les autres, je suis si heureux de les avoir rencontrés. Je suis encore surpris, aujourd’hui, d’avoir eu tant de chances ! Quant à moi… Eh bien, au départ, je m’étais dit que je ne jouerai pas, sauf s’il y avait un problème. Je serai alors l’acteur de remplacement… De fait, on a tourné en 6 semaines, on changeait beaucoup de décors, de comédiens, c’était compliqué… C’est peut-être un acte manqué, finalement ! ».
L’art de dialoguer
« Tous mes personnages sont pris malgré eux dans des situations d’empêchement moral, de négociation avec eux-mêmes. Ils restent très soucieux des autres, néanmoins. Donc, ils se retrouvent forcément dans un rapport où ils se posent des questions. C’est peut-être ce qui tranche avec les autres films qui eux, généralement vont droit au but… En gros, ils se rencontrent et hop, ils couchent ! (rires). Chez moi, le désir est instable, le cheminement complexe voire paradoxal. C’est ce qui m’intéresse et, bien sûr, cela favorise les dialogues !”
L’art de la voix off
« La première raison, c‘est que la voix off permet d’accélérer le récit, ou bien de faire des raccourcis, et surtout de réunir toutes les histoires qui sont racontées dans le film. C’est le plaisir du fil ! J’avais envie d’un film hyper narratif. Et puis, il y a quelque chose d’assez enfantin dans sa tonalité. J’ai pensé, bien sûr, au Roman d’un tricheur, de Sacha Guitry… Cela dit, j’ai mis pas mal de temps à trouver le narrateur. Une voix peut être plus difficile à trouver qu’un acteur. Celle de Philippe Torreton, nette et affirmée, correspondait bien à ce que je cherchais ».
L’art d’éviter la tragédie
« C’est vrai, il n’y a pas de tragédie, pas d’histoire passionnelle cette fois-ci. D’abord, parce que l’on ne peut pas tout mettre ! Et aussi parce que ce qui m’intéressait, là, c’était d’avoir des personnages qui se posent des questions. Or, dans la passion, il y a toujours un moment où l’on ne se pose plus de question, où l’on est dans la négation de la société. Or, une fois encore, ce qui est cocasse, c’est lorsque les personnages essaient de se situer les uns par rapport aux autres, tous ces aller-retour, toutes ces négociations ! ».
L’art d’aimer
« Bien sûr, j’ai construit mon film à la façon d’un manuel d’instruction amoureuse, je fais d’ailleurs des clins d’œil à Ovide dans mes intertitres. « Arrangez-vous pour que vos infidélités soient ignorées », par exemple, cela c’est de lui ! Mais, en même temps, je sais bien qu’il n’y a pas de méthode idéale en amour. Mon film le prouve ! Au fond, aimer est un art qui m’échappe (rires) ! ».
Propos recueillis par Ariane Allard
Au Cinémed de Montpellier fin octobre 2011
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De et avec Emmanuel Mouret
Avec François Cluzet, Frédérique Bel, Ariane Ascaride, Gaspard Ulliel, Judith Godrèche et Elodie Navarre
Sortie en salle le 23 novembre 2011
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