“Jeanne” : le mystérieux voyage d’une femme
©Lola LA ROCCA
Avec son dernier opus, « Jeanne », Yan Allegret réalise un spectacle d’une beauté envoûtante, qui tisse le parcours d’un départ volontaire et sans raison apparente d’une mère de famille dans une ville inconnue. Acteurs puissants, scénographie élégante, texte à la poésie prégnante, voici une pièce singulière qui oscille sans cesse entre réalisme et fantastique. A découvrir vite.
Une femme disparaît
Jeanne, qu’incarne avec une présence saisissante Julie Moulier, quitte un beau jour le domicile familial. Alors qu’elle est censée récupérer leurs deux enfants à l’école, son mari, formidable Olivier Constant, l’appelle. Mais Jeanne, si elle daigne répondre au téléphone pour rassurer son homme, ne rentrera pas ce soir. Ni aucun autre soir, pour l’instant du moins. Jeanne, dans son imperméable rouge et son jean, campée sur ses bottines de cuir, erre dans la ville, en quête de visages et de silhouettes. Son corps et son cerveau sont bloquées sur le stade de l’absence, de la disparition, du voyage, de la fugue. Comme une adolescente qui cherche sa voie en brisant le carcan familial, Jeanne s’extrait de son quotidien géographique pour pénétrer dans un monde extérieur qu’elle va s’approprier avec ses cinq sens, partant à la rencontre d’un vieil homme, magnifiquement interprété par le grand comédien brookien Yoshi Oïda.
Le marais d’une chambre d’hôtel
Dans l’hôtel qui va accueillir ses nuits d’exil, l’héroïne rencontre Lou Reed, une créature des marais qui loge dans la chambre voisine. La comédienne Olga Abolina campe cette femme animale à moitié nue qui rampe et se redresse, le corps strié de traces de boue, avec une grâce et une énergie de feu follet. Le vieil homme, Lou Reed, comme Eloi le mari ou Léo, le garçon qui appelle sa mère, sont les visages de cet univers qui flotte en le réalisme le plus cru et l’onirisme le plus fantastique. Et c’est ce qui fait la réussite de cette pièce, qui tisse un fil d’Ariane en forme de boucle, sans jamais abandonner le spectateur. On suit le parcours chaotique de Jeanne, ses errances et ses arrêts dans la ville, dans la chambre d’hôtel, mais on est happé aussi par l’angoisse d’Eloi, sa fébrilité et son courage à faire face, seul, devant le vide sidéral laissé par sa femme.
Amour
La pièce parle aussi d’amour, ce lien vibrant et toujours présent dans les quelques échanges téléphoniques entre Jeanne et son conjoint. Et c’est ce qui rend l’histoire particulièrement singulière et attachante. Le départ de Jeanne n’est pas motivé par le désamour, il obéit à une nécessité intérieure, ce qu’Eloi semble saisir. Nous, public, formons les visages de cette ville, partenaires ébahis qui observons de près la fragilité de nos existences. Yan Allegret et Philippe Davesne ont conçu un bel espace vide qui donne sur un mur aux empreintes bleutées. Seule une table, l’appartement du couple, une porte, celle de la chambre d’hôtel, et un banc, celui du vieil homme, constituent les balises d’un réalité ordinaire. Les lumières sculptent les corps et découpent les espaces, les musiques de de Demi Mondaine, Mystic Gordon, Yann Féry et Fabrice Planquette y impriment des ambiances mystérieuses et lascives. Jeanne, Eloi, Lou Reed et le vieil homme deviennent les miroirs de nos vies et de nos rêves, comme la littérature et la poésie sont les soupapes d’une réalité qui a besoin d’imaginaire et de questionnements. Ce spectacle y répond avec grâce.
Hélène Kuttner
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